29 mai 2021

Les empereurs sont là (depuis déjà quelques temps)

 

    Bonjour à tous !

    Voilà un bon moment que je n’ai pas écrit d’article. Pourtant la durée du jour a considérablement diminué et me laisse plus de temps pour travailler à l’intérieur. Je vais donc remédier à cela. En ce moment, nous avons un peu moins de 4h de soleil et les températures tournent souvent autour de -20/-25°C. Les jours passent toujours aussi rapidement et les activités ne manquent pas, bien qu’il n’y ait plus qu’une seule espèce présente sur l’archipel : les humains. Les humains se portent bien et ne se sont pas encore entretués. Ils ont toujours du chauffage et mangent à leur faim, bien que les fruits frais se fassent rares (vive les pommes). Ah non pardon je voulais parler des manchots empereurs, cela fait donc deux espèces. Les manchots sont donc arrivés par colonnes courant mars, et ont alors débuté leur reproduction, pour le plus grand bonheur des ornithologues (mais pas que).

Arrivée des manchots observés par deux ornithos en pleine action (© Y. Niort)

Deux ornithos en plein bonheur (© Y. Niort)

La manchotière cachée par les mêmes deux ornithos (© Y. Niort)

Un manchot puis une ornitho puis un manchot (© Y. Niort)

 

    Un peu plus de 8000 manchots se sont regroupés et ont chanté dans tous les sens pour trouver un partenaire, puis s’accoupler. Environ trois semaines après l’accouplement, la femelle pond un œuf unique de plus de 450 grammes en moyenne. Avec de la patience (et beaucoup de couches de vêtements), c’est une joie de passer des heures à la manchotière pour observer ces oiseaux, et capturer également ces scènes de vie avec l’appareil photo. Il y a des scènes émouvantes, et des scènes plus comiques, avec des chutes sur la glace (les manchots ne sont pas équipés de crampons comme on pourrait peut-être le penser, mais seulement de trois griffes), des bousculades ou des tentatives de couvaison de morceaux de glace.

Vous voyez bien que ce ne sont pas des crampons

Enchevêtrement d'empereurs

Est-ce que couver un glaçon ça donne un poussin glacé ou bien juste de l'eau liquide ?

 

    Après la ponte, la femelle récupère l’œuf sur ses pattes pour le mettre au chaud et l’isoler de la glace. Les deux partenaires chantent alors chacun leur tour, en montrant soit l’œuf pour la femelle, soit la poche incubatrice pour le mâle (zone sans plume pour permettre un meilleur transfert de chaleur, recouverte par un repli de peau). Après un temps assez variable, la femelle passe l’œuf au mâle qui a très peu de temps pour le mettre sur ses pattes et le maintenir vivant. Une fois cette étape terminée, c’est à nouveau le temps de chanter avant de se quitter pour deux mois, le temps de l’incubation, effectuée uniquement par le mâle. La passation de l’œuf est un moment assez délicat, et il est assez fréquent que cela se termine en échec avec l’abandon de l’œuf qui finit par congeler sur la banquise et se fendre (puisque en gelant, il prend plus de volume).

Oh le bel œuf !

Couple d'empereurs

 

    Avec les basses températures de l’hiver et le vent qui souffle, les manchots se regroupent et forment ce que l’on appelle des tortues pour se tenir chaud. C’est incroyable le nombre de manchots que l’on peut mettre sur une surface donnée, ce n’est pas étonnant qu’il fasse chaud au milieu ! Cela leur permet de dépenser moins d’énergie et donc d’augmenter les chances de réussir leur reproduction. En effet, lorsque les manchots sont à terre, ils jeûnent (ils se nourrissent uniquement en mer). Les mâles ne mangent donc pas pendant quatre mois, de leur arrivée jusqu’à l’éclosion. Au début de la saison, ils sont donc obèses et ils repartiront tout minces, après avoir affronté des conditions climatiques extrêmes pour qu’un poussin naisse. Quant aux femelles, elles repartent en mer se nourrir dès que l’œuf est sur les pattes de leur partenaire, la fabrication de l’œuf et la ponte, demandant beaucoup d’énergie. Une partie de mon travail consiste ainsi à décrire la phénologie des manchots empereurs, c’est-à-dire d’étudier les différentes étapes de leur cycle de vie. Je dois donc beaucoup les observer pour déterminer par exemple la date de la première ponte, le maximum des pontes, la période de départ des femelles etc ... La colonie de manchots empereurs de Terre Adélie étant étudiée depuis de nombreuses années, cela permet aux scientifiques de comparer ces dates d’une année sur l’autre et de voir d’éventuels changements.

La manchotière (et oui surprise, les manchots ne sont pas sur de la neige fraîche mais bien sur leurs déjections gelées !)

Zoom sur une tortue

Ils ont l'air tranquille comme ça

Profils

Départ debout ou ...

... départ couché ?

 

03 avril 2021

Phoques en pagaille

     Ce nouvel article est consacré aux phoques, car ces dernières semaines nous avons eu la chance d’observer trois espèces de phocidés (famille des phoques qui comprend 18 espèces). Les phoques sont des mammifères marins carnivores, appartenant au clade des pinnipèdes (qui regroupe les phoques, les otaries et les morses). Mais je vais vous perdre avec mes histoires de systématique.

    Afin de semer un peu le trouble dans vos esprits, seule une des trois espèces observées comprend le mot « phoque » dans son nom français : c’est bien sûr le fameux phoque de Weddell (Leptonychotes weddellii) que j’étudie dans le cadre de mon programme. Ce phoque pèse environ 400kg et se reproduit en Antarctique, y compris dans l’Archipel de Pointe Géologie où nous nous trouvons. On peut le voir toute l’année sur la banquise près de l’eau libre ou près d’une rivière par exemple. Cependant c’est vers le mois d’octobre que l’on peut généralement en observer le plus car c’est le temps des naissances (après neuf mois de gestation).

 

Un phoque se prélassant sur la glace

    Les deux autres espèces de phoques ont des noms plus « exotiques » : le léopard de mer et l’éléphant de mer. Les deux sont carnivores (si vous avez bien suivi le début de l’article), et le léopard (le léo pour les intimes) nous a fait de belles démonstrations de sa technique de chasse au manchot. Après avoir attrapé un manchot (dans l’eau ou sur le bord de la banquise), le léopard est obligé de le secouer dans tous les sens pour en faire plusieurs morceaux qu’il peut ensuite manger car sa morphologie ne lui permet pas de déchirer sa proie avec ses longues canines. Fin février, c’est la meilleure période pour ce prédateur qui se régale des jeunes manchots Adélie se jetant à l’eau pour la première fois.

Un léopard en pleine digestion observé par son futur repas

 

Les dents acérées du léopard


La mort des uns fait le bonheur des autres


    Enfin, l’éléphant de mer est un phoque un peu différent : il se déplace à terre en prenant appui sur ses membres antérieurs, ce que ne font pas le phoque de Weddell et le léopard de mer. Il est régulièrement observé en Antarctique (individus isolés), mais se reproduit seulement dans la zone sub-antarctique (par exemple à Kerguelen ou à Crozet). Ici nous avons pu observer deux individus : un jeune éléphant en mue, puis, quelques jours plus tard, une femelle.

 

Jeune éléphant de mer en appui sur ses membres antérieurs


Femelle d’éléphant derrière un rocher

    Les éléphants de mer étant plus grégaires que les phoques de Weddell, j’ai eu la chance d’assister à une scène assez cocasse (bon je ne suis pas certaine que vous ressentiez le même enthousiasme que moi mais je vous le partage quand même). Le jeune éléphant de mer, présent depuis quelques jours sur l’île des Pétrels, s’est retrouvé non loin d’un phoque de Weddell, venu tranquillement se reposer à terre. Voilà donc enfin un peu de compagnie pour ce jeune éléphant loin de ses congénères ! Seulement le phoque de Weddell n’était pas tout à fait du même avis et semblait se demander pourquoi cet éléphant se rapprochait de lui …Après une tentative d’intimidation (claquement de dents en se redressant), le phoque a choisi une autre stratégie : la fuite (à la vitesse d’un phoque à terre, c’est-à-dire assez lentement et sur une courte distance). Après quelques répétitions de cette scène, cela finit par dissuader l’éléphant de s’approcher de son cousin.

« Mais qu’est-ce qu’il fait celui-là ?! Pourquoi il s’approche ? » 

Tentative d’intimidation


Photo de famille (vous savez désormais qui est qui)

    Pour des nouvelles un peu plus récentes, nous attendons patiemment sur l’île des Pétrels que la banquise se forme et soit suffisamment épaisse pour nous permettre de marcher dessus. Nous pourrons ensuite faire de plus longues sorties et aller plus loin que les contours de l’île. En attendant, nous faisons l’inventaire du matériel, rangeons Biomar et observons les manchots empereurs qui arrivent en grand nombre : la moitié de la colonie est déjà arrivée !

Colonne de manchots empereurs arrivant à la colonie